LA MAISON DANS LA VILLE : urbanisme médiéval


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Si la structure et l'architecture d'une maison est un marqueur social, sa position dans la ville, dans une rue plûtot qu'une autre, en est un autre.

A la fin du Moyen Age, les maisons sont implantées :

le long de la rue Grande (la rue Carnot de nos jours) qui traversait la ville de part en part et constituait la principale artère passante, donc commerçante, bordée d' échoppes, d'ouvroirs et d'ateliers de marchands commerçants. La plupart de ces maisions étaient implantées " en lanière", sur des parcelles étroites et en profondeur par rapport à la rue. Le cadastre de 1820 en porte la trace encore très visible. C'était pour la plupart des maisons à pignon sur rue. (Voir la page 'ossature')


Cliquer pour agrandir et rendre le schéma lisible
.

dans cette même rue, à divers endroits qu'on ressentait comme particulièrement remarquables et honorables étaient les belles maisons bourgeoises et celles des gros marchands -souvent avec des façades et des encorbellements plus ou moins décorés et sculptés.
En effet, la longeur de la façade ainsi que la situation dans l'espace urbain étaient des signes de notabilité : il fallait avoir une maison qui regarde vers la cathédrale ou l'église paroissiale, les halles, etc ou qui soit située à un des carrefours principaux, lieux de rencontres et d'échanges.

La maison est disposée à l'angle de la rue Grande et du parvis de la Collégiale. On ne peut rêver d'une situation plus avantageuse pour une construction qui devait flatter tant l'orgueil des bourgeois de la ville que surtout celui du propriétaire.

Maison dite du Temps Jadis - rue Carnot

Belle construction XVème siècle au carrefour des deux rues principales de la ville ( rue Grande et rue du Pont). A l'angle, une sculpture ( l'Annonciation).
Ces sculptures étaient effectuées une fois la maison finie, pas avant car ceci aurait trop fragilisé la pièce de bois lors de la pose.

Musée municipal - Rue Carnot



Sur les rues secondaires étaient implantées un mélange d'habitat allant des maisons les plus simples et les plus modestes à des maisons plus élaborées, celles de marchands commerçants, de marchands fabricants (artisans en boutique) et même de de notables locaux dans des maisons de meilleure allure encore qui pouvaient passer pour des 'ostels'.

Hôtel particulier, milieu du XVIIème siècle - Rue Carnot


Plusieurs rues anciennes de Vernon, la rue Potard et la rue bourbon Penthièvre , en particulier, montrent encore clairement ce mélange des des strates sociales qui n'a guère disparu avant le XIXème siècle.

Quelques maisons remarquables


Belle auberge du XVIIème siècle - rue Potard

Maison de 1607 construite pour un Chanoine.
La porte est encore surmontée d' un blason - Rue Bourbon Penthièvre


Côte à côte, aux numéros 12 et 14 rue Potard, cette belle demeure de notable, et celle d'un bourgeois 'moyen'


Au numéro 4, la modeste demeure d'un petit artisan


Dépendances d'une ancienne auberge, XVIème - limite XVIIème siècle (Numéro 38)

Les " maisons ruyneuses "
A l'arrière des rues principales, se développaient des zones de taudis où logaient les plus pauvres dans un labyrinthe de ruelles et de culs de sac, comme étaient autrefois la rue Malot ou la rue des Erigot. Les textes anciens parlent de "maisons basses et pauvres", de "places ruyineuses" ou de "bouges de maison".

S'il reste encore quelques maisons modestes ayant appartenu à de petits boutiquiers ou de petits artisans, il ne reste rien de ces taudis qui ont peu à peu disparu - les derniers il y a à peine un siècle. C'était un habitat précaire, sur un seul niveau le plus souvent qui servait uniquement d'habitation aux "pouvres genz, laboureurs de braz", contrairement aux autres maisons qui servaient d'habitation ainsi que de lieu de travail..
En fait dès 1450, la pression démographique était telle qu'il fallait de toute urgence édifier des baraques et des cahutes sur les terrains libres à l'arrière des maisons des centres d'intérêts vitaux (commerces, église) dans toutes les ruelles, culs de sac, passages et cours.

Les rares textes révèlent des logis bas, sans étage, étroits, faits de n'importe quels matériaux , planches, moellons grossiers, etc...des pièces minuscules de quelques mètres carrés, séparées par des clayonnages,.
Cet habitat est le pire qu'on puisse imaginer, des sortes de cages à poules divisées et redivisées, louées, sous louées et sous sous louées . Froissart parle ainsi d'une "povre maisonette de Bruge enfumée, oussi noire que fumier de tourbe... et par dessus un povre solier ( = entresol), auquel on montait par une eschelle de VII eschellons ( ce qui indique que le rez de chaussée est à demi enterré). En ce solier avoit un povre litteronn où li povre enfant de femmelette gisoit. "

Les photos qui suivent, prises dans les quartiers qui furent inclus dans les zones de taudis, ne montrent plus ces quartiers dans leur état passé. Toutefois, elles ont été retravaillées pour essayer d'évoquer un peu quel en était l'atmosphère.


(Ci-dessus et à droite) Place Saint Sauveur, avant sa restauration intervenue récemment

Ci-dessous à gauche: rue des Erigots, à droite, rue Malot, l'auberge de l'Ecu Percé. (Les bâtiments que montrent ces deux photos ont disparu.)

Comment vivait-on dans ces maisons ?

Mal, selon nos critères. Tant de pauvres gens vivaient recrocquevillés de froid, avec au mieux, une unique cheminée, souvent fumeuse et dont les conduits fissurés ou mal entretenus étaient cause d'incendies dramatiques.

Quant à l'éclairage, la lumière en abondance était réservée à Dieu et à ses saints. Dans les logis populaires, bas et étroits, on vivait dans la pénombre et si la lumière pénètrait davantage dans les demeures du 'peuple gras' (c.a.d. de la bourgeoisie moyenne), dès la nuit tombée, c'est à peine si les braises de la cheminée ou une chandelle ou deux trouaient l'obscurité.

 

Problème de voisinage et de mitoyenneté

Bien des conflits venaient de problèmes mitoyenneté.

L'idéal aurait voulu que chaque maison possède ses propres murs latéraux, séparés par un espace de quelques centimètres de ceux de la maison voisine. Ceci etait rarement le cas et entraînait de nombreuses conséquences.

L'une d'elle était la promiscuité : aujourd'hui encore, on entend très bien ce qui se dit d'une maison à l'autre, ainsi que me l'a confirmé un habitant d'une des maisons de la rue Carnot. C'était encore bien pire au Moyen Age avec des locaux souvent délabrés et des murs disjoints. Du coup, les indiscrétions fleurissaient, sources d'histoires sérieuses ou facétieuses. Rappelons cette farce de 1485 mettant en scène Marion, grosse du beau Colin qui avait promis de l'épouser. Devant le magistrat, Colin nie avoir fait cette promesse, mais un témoin à tout vu et tout entendu :

" j'avais rompu le bout d'un ays
d'entre leur maison et la mienne
et par là voyais clairement
tout leur joly contentement
que je vous ai ici raconté "

Les amants profitent d'ouvertures pratiquées dans les murs pour se retrouver et les cambrioleurs pour opérer.... Ensuite, le lacis de ruelles et d'allées facilite la fuite !

Les ouvertures latérales, bien utiles pour l'aération et l'éclairage, encouragent l'indiscrétion dans un parcellement aux maisons imbriquées les unes dans les autres. ce n'est pas un hasard si de nombreux contrats de vente ou de location précisent bien que ces fenêtres doivent être " à verre dormant ". On trouve aussi un acte qui stipule que "il existe une fenêtre ouvrant à deux vantaux (...) donnant directement sur la cour de la maison (voisine), il demeure convenu que M Prévost ne pourra jamais demander à Mad. Beauvallet la suppression de cette fenêtre."

Une autre cause de conflits est l'évacuation des eaux de pluie. Chaque maison devrait avoir ses propres chenaux de pierre ou de bois, doublés d'une feuille de plomb et des gouttières. C'est rarement le cas, les maisons sont collées les unes contre les autres et constituent un ensemble dit "à une couverture". Les gouttières sont fissurées, mal réparées au brai ( goudron)et elles éclatent quand le pluie est trop abondante ou avec le gel. Enfin, au lieu d'être perpendiculaires à la rue, ces gouttières forment souvent une succession de coudes et elles se déversent n'importe où. Ces eaux coulaient généralement dans une béttoire commune à plusieurs maisons,ce qui engendrait des servitudes, des chicanes et des procès!

Les clôtures mitoyennes, le mauvais entretien des murs, des modifications inattendues, tout ceci est sujet de querelles et de procès. Il est vrai qu'une maison à pans de bois et à hourdis est souvent mal étayée, elle manque d'aplomb, elle est dépourvue de vraies fondations et elle a tendance à s'incliner sur sa voisine au risque de compromettre l'équilibre général. Les effondrements ne sont pas rares...

D'une façon plus générale ces maisons sont imbriquées les unes dans autres et, avec le temps, l'ensemble est devenu pratiquement inextricable. Les eaux pluviales de l'un se déversent chez un autre après être passées sous la maison d'un troisième; la cour de l'un est frappée de multiples servitudes de passage des voisins; la cave du N° 64 Grande Rue se situe sous la propriété du voisin au N° 62, etc...

Plan datant de 1873. On retrouve le parcellaire médiéval en lanière sur la Rue Grande et on perçoit aussi l'imbrication des constructions à l'arrière de celle-ci.


Place Saint Sauveur
On se rend compte de l'extrème enchevêtrement des maisons

Contrairement à tant d'autres, ces propriétaires se sont entendus...
"Pour la construction de son escalier" (qui sera bâti contre le mur du voisin) ", M de Cortines redressera à ses frais la pan-de-bois mitoyen qui se trouve à la hauteur du deuxième étage (...) ce nouveau pan-de-bois ne cessera pas d'être mitoyen." Il faudra aussi "rogner à l'aplomb du parement intérieur l'arbalétrier et la poutre(...); les bouts de l'arbalétrier et de la poutre seront recouverts par une plaque de plomb afin de les préserver de l'humidité extérieure." Dans une autre partie des deux maisons, on constate que le mur qu'on pensait être mitoyen se compose en fait de "deux murs en pans de bois montés parallèlement jusuq'aux toits. (...) De cette façon, les pans-de-bois, ne sont pas mitoyens."
Acte sous seing privé du 23 juin 1873, maisons Rue Grande, n° 64 et 66

 


La rue médiévale

Les rues principales, 2 ou 3 au maximum, portaient des noms caractéristiques, Grandes charrières, Grand Pavé, Rue Grande (comme dans notre ville). Elles autorisaient le croisement de chariots alors que 8 à 10 m de large suffisaient à la plupart des autres rues. Enfin, venait une profusion de boyaux, de traverses, de culs de sac, de ruelles, (tout ce qu'on nomme 'traboules' à Lyon) A Vernon, une partie de cette zone comprenait la rue Malot, le rue des Erigots et la rue de la Prison qui desservaient les " maisons de rien " où logaient les miséreux.

Les rues médiévales restent extrêmement sales, surtout les voies secondaires, souvent transformés en boyaux remplis de boue et d 'ordures. Personne ne veut balayer devant chez lui, à moins d'y être expressement contraint. Tout le monde jette ses ordures dans la rue qui dégage une odeur pestilentielle et l'on laisse aux cochons errants le soin de l'entretien de la voirie. Dans des plans anciens de certaines villes on relève comme noms de rue : rue de l'Egout, rue du Merderon (sic). Bien sur, il y a des ordonnances pour obliger les riverains à nettoyer mais à voir leur caractère répétitif on comprend leur peu d'effet.

Rue de la Boucherie, avant 1930

L'expression 'tenir le haut du pavé'
La rue médiévale est en en forme de cuvette qui part de chaque côté de la rue avec la partie centrale qui recueille les eaux usées et les déchets en tous genres, y compris le contenu des 'pots à pipi' que les maîtresses de maison vident par la fenêtre. Au centre coulent ou bien stagnent les "mares et les bouillons " que les gens de qualité évitent soigneusement. Pour ce faire, ils marchent près des murs, donc sur la partie surélevée de la voie, donc "sur le haut du pavé", laissant les petites gens patauger dans le cloaque central.


Le " devant soi " est un espace situé devant la maison et large d'1 à 2 m, là où se trouve notre trottoir qui n'existait pas avant le XVIIIème ou XIXème siècle.
Les particuliers considèrent cet espace comme le leur et font de lui une annexe de leur atelier en l'encombrant de tonneaux, de tas de bois ou d'outils divers. La rue alors est plus un couloir qu'un espace de circulation. C'est un lieu public où chacun passe, s'arrête, travaille, joue et où les femmes devisent en filant la quenouille. La position des municipalités est ambigüe: elles revendiquent ce "devant soi" pour tenter d'améliorer la circulation et limiter l'envahissement privé, mais elles laissent à ce même privé la charge de l'entretien et du pavage!