LES PANS DE BOIS COUVERTS ET DECOUVERTS


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Il faut aussi parler de l'évolution de ces maisons entre leur construction et aujourd'hui.

La préoccupation principale des autorités a toujours été la prévention de l'incendie si bien qu'on va peu à peu interdire les toits de chaume, de très loin cause première des incendies, puis viendra l'interdiction des encorbellements et même des pans de bois.

La fin des encorbellements


En même temps que l'adoption de la tuile pour les toitures, diverses décisions, édits du parlement de Normandie, édits royaux visent à interdire la construction des encorbellements et à obliger à leur déconstruction pour re-créer des façades planes.

C'est ce qui s'est passé, à mon avis, pour cette maison. Les pans de bois de l'étage supérieur ont dû être démontés, les solives raccourcies et la façade supérieure remontée à l'aplomb de l'étage inférieur. C'est probablement la raison pour laquelle les têtes de solives sont apparentes entre les deux sablières. Ce genre de travail peut dater du XVIème siècle

Rue Carnot

En même temps que les encorbellements , on interdit également les fermes dépassantes, les combles à pignon, les rez-de-chaussée en bois et tout ce qui déborde. Notons particulièrement l' arrêt du Parlement de Normandie de 1525 qui tente d'interdire la construction en encorbellement, avec un certain succès d'ailleurs, car les encorbellements neufs deviennent alors rares dans notre province.

Rares, certes, mais sans disparaître complètement ainsi que le prouve cette maison possédant un rez de chaussée en grand appareil,avec un étage en encorbellement peu saillant sur sommiers taillés en ¼ de rond et reposant sur une console en pierre au coin. Elle date approximativement du milieu XVIIème siècle, ce qui prouve que tous les édits anti-encorbellements étaient loin d'être appliqués.

Le désir de libérer et d'asssainir l'espace public

En plus des des problèmes de sécurité lors des incendies, les saillies et autres empiètements nombreux et variés sur l'espace public comportaient en effet aussi des désagréments prononcés: entraves à la circulation, à l'ensoleillement, à l'éclairage, à l'hygiène public, etc. Du coup, les autorités essayèrent de modifier l'aspect des rues pour qu'elles deviennent un espace plus propre et plus sain. On enleva (ou du moins, on tenta d'enlever) à la rue ses cheminements couverts où l'on séjournait jusqu'alors, pour en faire un simple lieu de passage, on tenta d'imposer des normes de constructions, des permis de construire, on essaya de rectifier certains alignements, etc....

Quelques exemples:

A Rouen, les encorbellements furent interdit en 1525, sous prétexte de "faire circuler l'air pour lutter contre la peste".
A Dijon, la municipalité avait engagé une lutte contre les avancées qui encombraient les rues pour qu'elles soient "toutes ouvertes afin que chascun y puisse passer".
A Bourges, un acte notarié, qui reprend le réglement municipal de 1487, stipule que les vendeurs "sont tenus de faire tirer au cordeau par le devant lesdites places depuis la maison du coin".
En 1742, à Nantes, nombre de rues furent frappées d'alignement, engendrant ainsi la destruction des maisons à pans de bois.

La fin des pans de bois

Deux phénomènes distincts vont se conjuguer pour mettre à mort les pans de bois.

la lutte contre les incendies, qui a déjà amené la disparition des encorbellements,
la mode qui considère que la pierre est le seul matériau noble.

La lutte contre les incendies
L''édit royal de Sully de 1607, par exemple, puis de nombreux autres jusqu'en 1750 , prononcé pour lutter contre la propagation rapide du feu lors des incendies, interdit également les bois apparents du rez-de-chaussée et les saillies . Il devient dès lors obligatoire de recouvrir les façades en bois d'enduit.
Ces réglements ne sont pas spécifiques à notre région: quand ce ne sont pas des édits royaux - applicables donc dans tout le pays - ce sont les Parlements régionaux ou même les municipalités dans tout le Royaume qui prennent des mesures similaires . Par exemple, on voit la municipalité d'Auxerre tenter de rendre obligatoire le rez de chaussée en maçonnerie dès le début du XVIIe siècle. A Paris,l'interdiction fut plus tardive, 1667.

Liste (très incomplète) des arrêtés et édits anti pans de bois
Un arrêt du Parlement de Normandiee de 1525 qui tente d'interdire la construction en encorbellement;

Un arrêt du Parlement du 17 mai 1571, exigeant la délivrance d'une permission spéciale pour pouvoir bâtir en pan de bois;

Un édit royal de 1607 qui proscrit l'usage du pan de bois au rez-de-chaussée;

Une ordonnance des Trésoriers de France grands voyers de Paris, datée du 18 août 1667, qui limite à huit toises (environ 15,60 m) la hauteur des façades en pans de bois, interdit les pignons sur rue et oblige à revêtir les pans de bois, à l'extérieur comme à l'intérieur, d'un enduit de plâtre sur lattes clouées;

Un règlement du maître général des bâtiments, du 1er juillet 1712, précisant les conditions de mise en œuvre de plinthes d'entablements, de corniches, etc. en plâtre;

Les ordonnances de police du 28 avril 1719 et du 13 octobre 1724 qui interdisent de n'adosser aucun conduit de cheminée à un pan de bois, et d'améliorer la liaison des maçonneries avec les poteaux de bois par chevillage et rainurage de ces derniers.

 

La mode
Si le XVème siècle est l'âge du bois, la Renaissance est celui de la pierre. Les constructions monumentales gréco-romaines deviennent LA référence, même pour l'habitation : celui qui en a les moyens abat sa maison en bois et en reconstruit une en pierre; ou au moins, si on ne peut pas avoir toute une maison en pierre, faut-il au moins en avoir une qui paraisse ne plus être en bois: on détruit la façade en bois ou on la cache en élevant une autre devant, mais en pierre!

C'est ce qui s'est passé avec cette maison, derrière la façade de laquelle existent toujours celle d'origine en pans de bois. Il y a quelques années, le propriétaire a voulu détruire cette façade pour remettre les bois à jour . Mais les Monuments Historiques s'y sont opposés en argumentant que cette façade est la seule à Vernon de style Empire et qu'il convenait donc de la conserver.

 

 

 


Plus modeste encore celui qui se contentait de plaquer un enduit posé sur des lattes de bois qui le maintenaient afin de masquer les pans de bois.

On peut voir ici d'une part des traces de buchage d'un probable décor sculpté en relief (bas de la photo de gauche) et d'autre part la marque des clous qui maintenaient le treillis de bois qui, accompagné d'un enduit, recouvrait toute la façade.


Malgré tout, on a continué à bâtir en pans de bois même dans les villes jusqu'à la fin du XIXème siècle. La Normandie a particulièrement fait de la résistance à ce point de vue ! Mais en ville, peu à peu tous les murs et les façades ont été plâtrés.

Encore du plâtre...
Des travaux étant entrepris au sur un mur probablement mitoyen des maisons N° 64 et 66 Rue Grande, il est stipulé par un acte sous seing privé du le 1 avril 1873, que "les parties de pans-de-bois (du mur du voisin) mises à jour par l'enlèvements des bâtiments de M. de Cortines seront par ce dernier et à ses frais lattés et crépis en plâtre."

 

Avec ou sans plâtrage: les Vernonnais retrouverons sans peine le Temps Jadis (à gauche) mais ils devront faire un effort pour reconnaître le Musée (à droite) et la seule partie ancienne qui subsiste de l'actuelle place De Gaulle

Dès le milieu du XIXème siècle le bâti très ancien était devenu largement inadapté. Il ne répondait plus aux besoins et aux fonctionnalités de l'époque si bien que la recherche du confort, l'adaptation du bâti ancien à de nouveaux usages et besoins a entraîné de profondes transformations et destructions. Pour dire les choses brutalement, on a détruit sans remords ces vieilleries soi-disant inhabitables: il fallait 'faire moderne' et notre ville n'a pas été épargnée par cette fièvre modernisatrice. Toutefois,en 1939, lors de la déclaration de guerre, il restait encore un patrimoine très varié et très abondant qui n'attendait qu'à être remis en valeur.

Hélas, les destructions de 1940-44 à Vernon ont été telles que les quartiers anciens se sont trouvés réduits à peu de choses. Cependant, la plus grande partie du centre ville ayant été détruite à 100% et rebâtie à neuf, il n'y a pas eu pas lieu d'entreprendre d'autres grandes opérations d'urbanisme qui auraient touché les derniers quartiers anciens. On n'a donc pas connu ici les destructions de quartiers entiers qui ont duré jusque vers 1975, comme on l'a vu à Troyes ou à Châlons en Champagne. Au contraire, il restait si peu du bâti ancien qu'on a su le protéger dès les années 60.

 

Les pans de bois redécouverts


C'est un peu après la première guerre mondiale que les esprits commencèrent à évoluer et que des inquiétudes se firent jour quant à l'avenir de ces maisons anciennes. On recommença s'y intéresser et à trouver une beauté certaine à ces constructions.

Vers 1930, une initiative novatrice et courageuse fut prise par un commerçant de la rue Saint Jacques: il fit transformer par Alphonse Poulain la façade de son magasin en maison du XVème siècle, ce qui était à l’époque un projet très ambitieux car les commerçants avaient plutôt tendance à cacher les pans de bois des maisons qu'ils occupaient plutôt qu'à les mettre en valeur.


De nos jours on restaure ces vieilles maisons, on enlève les crépis et le plâtre, on tente de leur redonner l'apparence qu'elles avaient il y a plusieurs siècles. Si certaines restauration sont médiocrement faites, il en est d'autres pour lesquelles il faut remercier les propriétaires pour le qualité du travail effectué.


Vous avez dit 'restauration' ?
Une restauration bien menée devrait rester invisible
. Même en ville, dans le rayon de 500m de protection (théorique!) autour d'un site classé par les Monuments Historiques - la Collégiale- on voit trop d'exagérations faussement anciennes ou rustiques, ou l'emploi de matériaux modernes qui 'massacrent' la maison: des volets roulants en PVC blanc, un toit percé de nombreux Velux, de larges fenêtres qui mangent toute la façade, etc...

Ne parlons pas du ciment gris qu'on trouve encore ça et là, qui enferme l'humidité dans les murs anciens alors qu'ils doivent respirer pour éviter le pourissement.

Il y a heureusement de nombreuses maisons sauvées et bien restaurées, remises à un bon niveau d'authenticité - sans négliger pour autant le confort des habitants.

 

Des restaurations que d'aucuns qualifierons de 'malheureuses'


Rue Potard

Et au contraire, un exemple de ce qui peut être fait avec beaucoup de temps et de passion

La même maison (!) avant et après restauration

La cour intérieure dans son état d'origine, en cours de restauration et peu de temps avant la fin des travaux
Aujourd'hui, on continue à construire en pseudo pans de bois, soit des maisons individuelles, soit même des immeubles (deux immeubles dans le centre ville depuis une douzaine d'années), ce qui prouve à quel point ce type de construction a marqué la vie des normands.